Ismail KADARÉ - Le Général de l’armée morte
1963
Dès la chute du régime dictatorial stalinien en 1990, Ismail Kadaré, alors âgé de cinquante-six ans, quitte l’Albanie et demande l’asile politique en France. Ses œuvres, traduites depuis plus de vingt ans, l’ont précédé. Né le 28 janvier 1936 à Gjirokastër, dans le sud du pays, non loin de la frontière grecque, il poursuit au fameux Institut Gorki de Moscou les études de lettres débutées à l’université de Tirana.
Il mène surtout une vie de bohème dans la capitale soviétique, découvre Shakespeare, Cervantès, Gœthe et Stevenson, s’abreuve des auteurs interdits par la censure communiste, Joyce et Kafka entre autres, jugés décadents mais dont l’intégralité des ouvrages est pourtant disponible à la bibliothèque de l’Institut, librement consultables par les étudiants étrangers.
En 1960, l’Albanie rompt brutalement ses relations diplomatiques avec l’URSS. Devenu journaliste et directeur d’une revue littéraire, Ismail Kadaré, de retour définitif à Tirana, livre Le Général de l9armé morte. Ce premier roman lui ouvre immédiatement les portes de la notoriété.
En 1967, de façon très officielle, il se rend dans la Chine de Mao Tsé-toung. Courtisé par le pouvoir communiste, devenu écrivain de renom international, il est nommé député malgré son refus et sommé d’adhérer au Parti Communiste albanais. Plusieurs critiques, encore aujourd’hui, considèrent qu’il s’est compromis et n’a jamais eu le courage physique et intellectuel de lutter contre la dictature ; lui, de son côté, assure avoir été pris en otage. Ses écrits, jugés subversifs par le « régime de fer » albanais, plaident en sa faveur.
Surveillé par la police politique de son pays, il jouit d’un prestige grandissant en Europe. Considéré comme un agent de l’Occident, il se sent en « résidence surveillée » au milieu des siens. Depuis 1990, Ismail Kadaré, distingué par de nombreux prix littéraires vit dans un appartement du Quartier latin, au cœur de Paris.
Adapté au cinéma en 1983 par le réalisateur italien Luciano Tovoli, avec Marcello Mastroianni dans le rôle-titre, accompagné d’une kyrielle d’acteurs français parmi lesquels Michel Piccoli, Anouk Aimée et Gérard Klein, Le Général de l’armée morte fait partie de ces textes que les auteurs ne cessent de travailler, ajoutant et retranchant, modifiant à intervalles réguliers. Sans doute parce que celui-ci, intemporel, s’attache à décrire de l’intérieur l’inanité de la guerre, de toutes les guerres.
Construit au départ en seulement quarante pages et publié dans une revue, Le Général de l’armée morte est rapidement devenu un roman plus ambitieux. Au moins quatre versions se sont succédé pendant quinze ans.
Riche d’une trentaine d’ouvrages d’où ressortent Les Tambours de la pluie (1970), L’hiver de la grande solitude (1973), Avril brisé (1980), Le Palais des rêves (1981), Le monstre (1990), Le successeur (2003) et, plus récemment, Le dîner de trop (2009), l’œuvre de Kadaré recycle et développe en de multiples allégories les grands thèmes politiques, historiques, artistiques et sociétaux de l’Albanie, mais aussi la vie en URSS au temps de la guerre froide et les exactions perpétrées au Kosovo. Essai sur le théâtre, la tragédie et les créateurs, Eschyle ou le grand perdant (1985) émerge de ce flux régulier et prolifique.
Le thème est particulièrement glauque – un général italien localise, retrouve, identifie et rapatrie les ossements de soldats enterrés en Albanie, vingt ans après une guerre d’invasion perdue – mais le style est enlevé ; l’humour seul permet de déterrer à chaque page ce qui reste d’humanité quand les fusils ne crachent plus la mort. Cette guerre, selon toute vraisemblance, remonte à 1939. Ismail Kadaré l’a vécue alors qu’il n’était qu’un enfant. Tout comme reste ancrés les exploits de la Résistance commandée par Enver Hoxha, héros intégral devenu
Président proclamé à la Libération, en 1944, puis très rapidement dictateur au marxisme inflexible.
Pour le général italien comme pour Kadaré et, à travers lui, l’Albanie, il s’agit de « faire le deuil » d’une enfance, celle de la nation, et d’une horreur, la guerre, traitée ici sous l’angle tragi-comique. Bal, ferme, maison close : les recoins oubliés succèdent aux endroits les plus insolites. Politique, histoire, coutumes, religion : Le Général de l’armée morte passe en revue l’Albanie d’avant-guerre en effleurant, au détour d’un dialogue, l’absurde et le grotesque des situations dans lesquelles se sont plongés, malgré eux, le général et son double, un prêtre. Les pieds dans la boue, la capuche trempée, cernés par un brouillard épais et transis de froid, le glaive et le goupillon, à mesure qu’ils avancent, s’enfoncent dans l’inextricable, suivis par un énigmatique général allemand, rattrapés par une veuve aimante.
Le texte, léger, contraste avec le sujet évoqué et traite en creux le vide, la perte, l’anonymat. Quelques chapitres sans repères en témoignent. Identifier ce qui demeure incomplet oblige à creuser dans les mémoires. Et personne ne peut imaginer à l’avance ce qu’on y trouve et ce qui a été préservé.